Avec une précision presque clinique, les grandes portes de l’hôtel de ville d’Amsterdam s’ouvrent. Mon ami libérien ne peut s’empêcher de remarquer que la lettre d’invitation à la cérémonie de naturalisation rappelle qu’il faut venir à l’heure mais aussi que ceux qui la rateront ne seront pas naturalisés.
Longue chaîne d'obligations
La cérémonie est le dernier maillon d’une longue chaîne d’obligations nécessaires à l’obtention de la citoyenneté néerlandaise. Le Inburgeringscursus (cours d’intégration) en est un. A 32 ans, voilà que j’ai dû retourner sur les bancs de l’école quatre jours par semaine pour apprendre la langue et la culture néerlandaise, l’histoire les coutumes des Pays-Bas. Frustré d’un côté de devoir mettre ma vie entre parenthèses, libéré de l’autre en me faisant des amis qui ont pu m’aider à comprendre les Néerlandais et leur façon de vivre.
Le son apaisant du piano nous accueille, mes futurs compatriotes et moi, sur de vieilles mélodies néerlandaises, tandis qu’un large écran arbore un montage de vieux films noirs et blancs sur Amsterdam. L’excitation est dans l’air.
Puis l’écran se transforme en un imposant drapeau néerlandais. L’un après l’autre, nous sommes appelés à venir sur l’estrade. Et nous sommes invités à promettre solennellement de respecter la Constitution néerlandaise et de lui obéir – une autre obligation.
Nuits blanches
Ce n’est pas une procédure simple et rapide que de devenir néerlandais. La mienne a commencé il y a 5 ans, quand je suis tombé amoureux d’Ellen, aujourd’hui ma femme. Après bien des nuits blanches, me demandant avec inquiétude si j’arriverai jamais à vivre avec elle aux Pays-Bas, et d’innombrables paperasseries par la suite, j’ai enfin obtenu un permis de séjour.
Mais mon histoire est moins pénible que celle de bien d’autres personnes : dures conditions de vie dans des centres de demandeurs d’asile, bureaucratie interminable, discrimination et longues années d’incertitude quant à l’avenir après avoir fui son propre pays – pour ne citer que quelques exemples.
Joie et soulagement
La joie et le soulagement se lisent sur le visage de certains participants à la cérémonie. "Il faut être patient dans la vie", me dit avec émotion Raphael, du Congo-Brazzavile. "Si on est patient, tout peut arriver". Raphael est arrivé ici, aux Pays-Bas, il y a huit ans, en tant que réfugié.
C’est maintenant mon tour d’aller sur l’estrade. Le représentant du maire me demande, sur un ton badin, de dire : "Je suis devenu néerlandais" en créole, ma langue maternelle. C’est un gars sympathique, ce monsieur Adema. Dans son discours, il nous rappelle l’importance de l’intégration et du respect de la culture néerlandaise. Mais il nous conseille aussi de rester fidèles à nous-mêmes et de faire connaître nos us et coutumes aux Néerlandais.
"Contribution" africaine
Une poignée de main chaleureuse, suivie de mon document de naturalisation et d’un cadeau : un livre d’histoire. Je lis les pages sur le Siècle d’or, quand les commerçants hollandais sillonnaient les océans et amassaient des fortunes qui ont contribué à la construction du magnifique centre historique d’Amsterdam. Une fois de plus, il n’est nulle part fait allusion au rôle que joua l’esclavage à cette époque. Je ne suis plus surpris. Pour une raison ou une autre, la "contribution" africaine à cette richesse continue d’être ignorée.
Rentrant chez moi en tramway, je regarde notre bébé de trois semaines dans son landau et je me demande si nous serons ici jamais suffisamment néerlandais. J’en doute quand je vois certains hommes politiques débattre actuellement des dépenses et des recettes provenant des immigrés… détenant un passeport néerlandais !






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