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le_monde.jpgRaymond Aubrac : l'esprit de Résistance - par DCC le 16/04/2012 - 08:52

Raymond Aubrac : l'esprit de Résistance

Archive | LEMONDE | 05.03.11 | 00h00   •  Mis à jour le 11.04.12 | 09h25

Ses médecins lui ont récemment rappelé qu'il a 96 ans. "Ça me désole un peu, mais ils ont raison : j'ai trop tendance à oublier mon âge", convient Raymond Aubrac. Il n'est pas le seul. Car l'ancien résistant, né le 31juillet 1914, le jour de l'assassinat de Jean Jaurès, est de ces hommes à la voix ferme et à la mémoire infaillible que le temps semble avoir épargnés. Alors que deux livres et un documentaire lui sont consacrés, il nous reçoit chez lui, à Paris, dans un salon lumineux où chaque objet rappelle un moment de sa vie: dans une vitrine, des fossiles et des pointes de flèches trouvés au Maroc. Sur une petite table, quelques ouvrages sur l'histoire de la seconde guerre mondiale. Au mur, une peinture de maternité que son "ami" Hô Chi Minh lui offrit pour son 32e anniversaire. Et face à la baie vitrée, une grande photographie en noir et blanc de celle qui partagea sa vie pendant près de trois quarts de siècle, Lucie, disparue il y a quatre ans, à 94 ans.

Comme d'autres grandes figures de la Résistance, Daniel Cordier, Jean-Louis Crémieux-Brilhac ou Stéphane Hessel, vous êtes plus que jamais sollicité pour évoquer votre passé. Comment vivez-vous la curiosité dont vous faites l'objet ?

 

Raymond Aubrac : quand on atteint 75 ans, vos opinions sur le présent et l'avenir n'intéressent plus personne. En revanche, on commence à vous poser des questions sur le passé. Depuis vingt ans, c'est ce qui m'arrive: je suis condamné à parler du passé. Je le fais volontiers, bien sûr. Mais je dois quand même vous dire que cela me préoccupe, car j'estime que le passé obsède un peutrop nos contemporains. Les bons esprits devraient consacrer plus de temps et d'énergie à réfléchir à l'avenir.

"J'aimerais parler avec toi du présent et du futur", confiez-vous à votre petit-fils, Renaud, au début du livre d'entretiens, Passage de témoin, que vous publiez ensemble ces jours-ci.

C'est cela qui est important. J'ai passé les dernières années à courir d'école en collège et de collège en lycée pour rencontrer des ados. Et ce que j'ai constaté m'inquiète. Il y a actuellement une génération de jeunes à laquelle on ne propose rien. Ils n'ont pas le sentiment que la société aura besoin d'eux, qu'ils doivent se préparer à y jouer un rôle. Quand ils me disent qu'ils seront au chômage, quoi qu'ils fassent, je trouvecela gravissime. Il faut absolument redonner espoir à la jeunesse.

Vous aviez 20ans quand Hitler est arrivé au pouvoir. C'était une période très sombre, celle de la Grande dépression consécutive au krach de 1929. Aviez-vous alors le sentiment d'appartenir à une génération sans espoir ?

C'était très différent. Nous étions inquiets, bien sûr, mais nous avions le sentiment de comprendre à peu près la façon dont fonctionnait lemonde. Pour ma part, j'ai été très influencé par le marxisme. Cela m'a beaucoup aidé, car le marxisme nous expliquait à la fois la société présente et le sens de l'histoire. Aujourd'hui, les choses sont infiniment plus compliquées et angoissantes, car aucun système ne permet plus de déchiffrer le présent et d'imaginer l'avenir.

Le marxisme vous aide-t-il encore à penser le monde ?

Le marxisme en général, non. Mais certains points du marxisme, oui. Je pense au partage de la plus-value résultant de la production des biens et des services. La question de la répartition des profits entre les salaires des travailleurs, les investissements des entreprises et les dividendes des actionnaires n'a rien perdu de son actualité et, sur ce point, les analyses marxistes me semblent toujours pertinentes.

Puisque vous me parlez des théories qui peuvent nous aider à penser le monde, laissez-moi aussi vous dire un mot de Joseph Schumpeter. J'ai eu la chance, quand j'étais étudiant à Harvard, à la fin des années 1930, de suivre son séminaire. L'une des idées de ce grand économiste était que les changements technologiques majeurs n'influent pas seulement sur l'économie, mais qu'ils ont aussi un effet sur la civilisation. Il nous parlait bien sûr de la machine à vapeur et de l'électricité. Aujourd'hui, nous vivons la même chose avec l'informatisation et Internet. Je ne sais pas s'il y a assez de gens pour réfléchir aux conséquences de ces phénomènes sur le devenir de notre civilisation.

Comment expliquez-vous le succès de la brochure de Stéphane Hessel, Indignez-vous! (éd. Indigène), qui s'est vendue à près d'un million d'exemplaires depuis sa parution en octobre2010 ?

Je ne me l'explique pas, et Stéphane, qui était assis dans cette même pièce il y a quelques jours, est le premier surpris de ce succès. On peut penser ce que l'on veut du texte et, pour ma part, je pense qu'il n'aurait pas dû aborder le problème d'Israël et de la Palestine, car cela a créé une polémique inutile. Mais l'écho qu'il rencontre prouve que les idéaux de démocratie et de justice sociale du programme du Conseil national de la Résistance (CNR) font bel et bien partie de l'identité française.

"Indignez-vous!": c'est aussi ce que vous dites aux jeunes d'aujourd'hui ?

Comme je vous le rappelais, j'ai consacré des centaines d'heures de ma vie à parler de la Résistance devant des jeunes gens. Chaque fois, je me pose la même question: à quoi servent tous ces beaux discours? C'est le message suivant que j'essaie de faire passer.

L'histoire de la Résistance a été faite de beaucoup de moments très difficiles. Mais dès le premier jour, dès l'appel du 18juin 1940 dans lequel de Gaulle a expliqué que la perte d'une bataille ne voulait pasdire que nous avions perdu la guerre,une seule chose nous a guidés: l'optimisme, la conviction qu'en nous engageant, nous pouvions changer les choses. Voici ce que je dis aux jeunes: si vous partez battus, vous n'arriverez à rien; si vous vous battez, alors vous aurez peut-être une chance d'arriver à quelque chose.
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La suite dans le Monde du 11 avril 2012 < ICI >

 

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